Non, le B777 MH17 n’a pas été abattu par un avion de chasse Su25 !

D'après certains, c'est un Sukhoi 25 qui aurait abattu le B777 MH17

D’après certains, c’est un Sukhoi 25 qui aurait abattu le B777 MH17…

Lorsque le Boeing 777 de la Malaysia Airlines a été abattu au dessus de l’est de l’Ukraine le 17 juillet dernier, de nombreuses théories ont été évoquées. Parmi elles, deux s’opposent : un missile tiré depuis le sol ou la destruction de l’avion par un avion de chasse. La première option est soutenue par l’Ukraine et accuse les pro-russes, la deuxième est soutenue par les pro-russes et accuse l’Ukraine. Cette option est alimentée par les dires d’un contrôleur aérien espagnol qui aurait travaillé plusieurs années en Ukraine et connu sous le pseudo de Carlos Spainbuca. Ce dernier affirme notamment que des avions de chasses ukrainiens étaient en approche du MH17 au moment du drame, et cette option trouve le soutien des rebelles au sol qui affirment avoir vu l’avion de chasse abattre le Boeing ainsi qu’un général russe qui affirme que des radar russes ont vu un Sukhoi 25 (Su-25) ukrainien en approche sur le Boeing juste avant sa destruction (voir ici ou ici).

Le 9 septembre, le bureau chargé de l’enquête et situé aux Pays-Bas a rendu publique un premier rapport d’étape sur le crash, avec une conclusion : le crash est dû à «de nombreux objets» entrés en collision avec l’avion «à grande vitesse». Cette affirmation ne donne aucune indication sur l’origine du tir ni sur le type de matériel utilisé, mais de nombreux blogs, repris parfois par des journaux sérieux, ont à nouveau évoqué un avion de chasse ukrainien qui aurait utilisé son canon (sa mitrailleuse) ou qui aurait tiré un missile (certains missiles explosent à proximité de leur cible et émettent une grande quantité de petits objets)…

Image extraite du rapport officiel du bureau d'enquête hollandais

Image extraite du rapport officiel du bureau d’enquête hollandais

Le problème est que cette explication ne tient pas. Les impacts relevés sur le MH17 viennent de l’extérieur de l’avion (ce n’est pas l’avion qui a explosé) et par le dessus, jusque sur le cockpit. La source des objets était donc au dessus du Boeing (photo ci-contre). Venons en maintenant à l’analyse des faits.

Le Sukhoi 25 est un avion d’attaque au sol et son plafond opérationnel est de 7 000 m  lorsqu’il n’emporte rien sous ses ailes (ni carburant additionnel, ni missiles) d’après le site officiel de Sukhoi. Cela signifie qu’il n’est pas capable de dépasser une altitude de vol de 21.000 pieds, et donc qu’il ne peut pas tirer sur un Boeing 777 qui volait à plus de 33.000 pieds, soit 3 km au dessus… et encore moins pour lui tirer par le dessus. Accessoirement, le Su-25 vole au maximum à Mach 0.82 alors qu’un B777 en croisière se déplace à Mach 0.84. Comment imaginer que le chasseur ait pu rattraper un avion qui vole plus vite que lui ? Accessoirement, les trous visibles sur les photos des débris sont de différente taille, certains étant plus petits que les dégâts occasionnés par la mitrailleuse de 30mm qui équipe le Su25. La mitrailleuse est donc définitivement exclue.

Au tour des missiles. Le Su-25 étant conçu pour attaquer le sol, sa mission n’est donc pas d’attaquer d’autres avions et il ne possède alors que deux types de missiles antiaériens plutôt destinés à sa défense : le R60 (ou l’une de ses variantes), et le KH13 (et ce deuxième missile n’est apparemment pas disponible dans l’arsenal ukrainien).
La portée opérationnelle du K-13 est de seulement 2km et c’est missile infrarouge… Donc la portée du missile n’est pas assez grande pour toucher le Boeing puisque le Su25 vole au moins 3km en dessous du Boeing, et accessoirement un missile infrarouge vise les moteurs, il n’irait exploser au dessus du cockpit. Ce n’est donc pas le K-13.
Place au R-60, un missile plus moderne et dont la portée opérationnelle permettrait d’atteindre le Boeing. Le problème de ce missile est que sa charge opérationnelle n’est que de 3kg ! Avec si peu de matière explosive, il est totalement inimaginable de détruire un avion de ligne de 250 tonnes. D’ailleurs le seul cas d’avion civil touché par un tel missile est un BAE125 en 1988 au Botswana, et les dégâts sur l’avion (pourtant 20 fois plus petits qu’un B777) ont été très limités puisqu’il a ensuite pu se poser « normalement ». Le missile R-60 est fait pour détruire de petits avions de chasse, il est donc exclus.

Quelle que soit l’option considérée, un Su-25 est totalement incapable d’abattre un avion de ligne volant à son altitude de croisière. Le but de cet article n’est pas de prendre position d’un point de vue géopolitique, mais il permettra au moins de répondre « scientifiquement » aux amoureux des théories du complot (ce sont les derniers à défendre cette option, car les séparatistes pro-russes ont abandonné cette idée depuis plusieurs semaines). Le missile est bien donc bien venu du sol. Et non, je ne sais pas qui l’a tiré.

Ajouts suite à plusieurs mails :
1) Le contrôleur espagnol n’a finalement jamais existé, même l’Espagne a nié qu’un de ses ressortissants ait travaillé en tant que contrôleur aérien en Ukraine.
2) Il ne suffit pas qu’une chaîne russe affirme quelque chose pour que cela soit vrai. Par exemple, la chaîne Rossiya1 reprise en français par La Voix de la Russie ont affirmé que le Boeing était destiné à être abattu par les occidentaux afin de pouvoir accuser la Russie, et qu’il volait en pilote automatique avec à son bord des cadavres plastifiés…
D’ailleurs la presse russe a changé d’avis sur l’avion, elle parle depuis début septembre de MIG-29 sans évoquer aucune source ! A croire que le SU-25 évoqué à l’origine par le général russe ne semble convaincre personne, d’autant que ce dernier ne semble pas connaître les spécifications des avions et des missiles de son armée…

3) Le pilote du Su-25 ayant abattu le MH17 a avoué son crime dans un journal allemand. Le problème est que ce site web est parodique, un peu comme legorafi en France. Par contre, l’article a bel et bien été repris par tous les sites conspirationnistes voire certains médias officiels russes (google dénombre plus de 500 liens vers l’article !).
4) Oui, il existe des versions remotorisées du Su25 qui leur permet de monter plus haut, mais l’Ukraine n’en possède apparemment pas. Mais dans tous les cas cela ne les fait voler l’avion plus vite, ça ne change pas la capacité de ses missiles et ne fournit pas de canon capable de tirer des obus de plusieurs calibres différents.
5) Oui, des Su-25 ukrainiens opèrent dans la région. Il s’agit d’un avion d’attaque au sol et il est donc logique qu’il participe à la guerre qui s’opère au sol dans cette zone de l’Ukraine…

À propos de Xavier Tytelman

Ancien aviateur militaire aujourd'hui consultant sur les questions aéronautiques. Responsable et formateur au Centre de Traitement de la Peur de l'Avion (www.peuravion.fr). Tel : +33667484745
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7 réponses à Non, le B777 MH17 n’a pas été abattu par un avion de chasse Su25 !

  1. lym dit :

    C’est quand même assez navrant de voir des énormités pareilles se développer.

    Surtout que personne n’ayant avoué et les russes ayant l’air quand même un peu trop sur la défensive (plus que ne le justifierait le simple support a des indépendantistes?), cela ne peut que se retourner conter eux et en prime les faits connus n’aident pas.

    Car en réalité, la seule interrogation que l’on puisse avoir c’est au sujet de la batterie BUK incriminée au départ et un point de touché qui serait un peu limite de portée par rapport a la zone de chute des débris versus l’endroit ou elle était censée se trouver et la trajectoire de l’avion. Pas impossible, mais limite et peu compatible à minima avec l’appui sur le bouton (cela suffirait?!!!) d’un pro-russes aviné qui aurait pu vouloir viser un SU25 proche.

    D’autres option sont aussi ouvertes. Pour un S300 (voire mieux, mais il est très diffusé), la portée de certaines versions atteignant 200km, les russes peuvent être coupables. Les ukrainiens en possèdent sans doute aussi, pour faire bonne mesure, mais avec un impact au dessus du cockpit (arrivée par l’avant) avec la frontière russe en face???

    Notons aussi que ce sont ces mêmes pro-russes qui ont empêché l’accès immédiat à l’épave. Pourquoi? Le temps de faire le ménage?

    Quels que soient les mensonges, quand on réfléchi un peu et à la lumière des premiers éléments de l’enquête, tout semble quand même converger vers ceux qui propagent les mensonges plus encore qu’a leurs soutiens locaux.

    Poutine est habituellement plus fin… Des faux morts… Et de fausses familles pleurant leurs disparus peut-être?

  2. Ping : Le Boeing777 MH17 de la Malaysian Airlines a bien été abattu par un missile Bouk | Sécurité aérienne et peur en avion

  3. CROCE dit :

    Je relève plusieurs  » erreurs  » dans ce que je viens de lire.
    Le tir d’un missile sol-air de type Buk M-1, engendre une très forte détonation au départ, et surtout une énorme colonne de fumée blanche d’une vingtaine de mètres de diamètre. Vu l’altitude de croisière du Boeing, cette colonne de fumée aurait atteint une hauteur de 10.000 mètres, vingt mètres de large…et personne ne l’aurait vue ? ( n’oublions pas qu’il y avait de nombreux témoins sur les lieux du crash, et que par contre ceux-ci ont vu un avion suivre le MH17, en volant légèrement plus bas ). La présence d’un appareil derrière le Boeing 777 a d’ailleurs été enregistrée par le radar russe longue distance qui a transmis ce relevé à l’ONU le lendemain, et ce document n’a pas été contesté.
    Par ailleurs, et contrairement à ce qui a été affirmé, le Sukhoï Su-25 n’a pas vocation à voler à 3.000 pieds ( c’est un avion d’appui au sol ), mais une journaliste a fait l’expérience des capacités de cet appareil avec un pilote russe qui l’a emmenée à 12.000 mètres sans problème ! En outre, le SukhoÏ Su-25 est équipé de canons à tir rapide de 30 mm, et les pilotes allemands qui se sont rendus sur les lieux ont constaté des perforations régulières équivalant à ce diamètre sur le côté gauche du cockpit, sous
    le vitrage. Il semble très clair que le chasseur a tiré un missile air-air sur le Boeing, lequel a dû toucher un réacteur et entrainer la descente du MH17 qui s’est trouvé à portée de canon. Il ne restait plus qu’à faire du tir au pigeon !
    Si le fantasme du missile Buk M-1 avait été une réalité avérée, croyez-vous que  » l’enquête  » autorisée par les néo-nazis ukrainiens aurait trainée plus d’un an ?
    Tout cela relève de l’enfumage habituel et ne peut étonner personne !

    • Xavier dit :

      Bonjour, cet article recoit de nombreux commentaires de ce type, je ne les publie pas systématiquement mais le vôtre cumule toutes les erreurs ce qui me permet d’y répondre en une seule fois.
      – « Le tir d’un missile sol-air de type Buk M-1, engendre une très forte détonation au départ » ==> absolument pas, il suffit de regarder les vidéos sur youtube pour s’en rendre compte, le tir provoque un bruit de fusée…
      – « une énorme colonne de fumée blanche d’une vingtaine de mètres de diamètre » ==> selon les conditions atmosphériques, le panache n’est pas toujours visible et peut se dégrader en quelques minutes… tout comme un avion de ligne peut parfois créer une trainée blanche… Mais le problème n’est pas là puisque la photo de la trainée a été réalisée et tweetée 3 heures après le crash. Voir l’article détaillé sur le sujet : https://www.bellingcat.com/resources/case-studies/2015/01/27/examining-the-mh17-launch-smoke-photographs/
      – Pour le radar russe, à part sur les blogs pro-russes je ne trouve aucune information officielle concernant des données transmises à l’ONU. Accessoirement, les Su-27 ukrainiens opèrent dans l’Est de l’Ukraine puisqu’il s’agit d’une zone d’opérations, et les rebelles pro-russes avaient d’ailleurs abattu plusieurs avions dans la semaine qui précède le crash du MH17.
      – Le Su27 a bien vocation à réaliser de l’attaque au sol, il n’est pas pressurisé. S’il est envisageable que ses moteurs lui permettent de voler à 10km, la problématique reste la même : même à sa vitesse maximale, un Su27 vole plus lentement qu’un Boeing en croisière. Impossible de réaliser un tir canon en arrivant perpendiculairement à la cible dans ces conditions, d’autant que les canons sont orientés vers le sol sur un avion d’attaque au sol.
      – les trous dans le fuselage du Boeing sont de différente taille, cela correspond à ce que l’on appelle un polycriblage, typique de l’explosion d’un missile.
      – Une enquête, quelle qu’elle soit, prend toujours 1 à 2 ans minimum, et si vous regardez l’AH5017 qui s’est crashé la même semaine que le MH17, nous n’en sommes qu’au rapport d’étape. Dans une zone de guerre, avec des enquêteurs empêchés de travailler et avec des pays qui s’opposent à l’ouverture d’une commission d’enquête internationale, il est clair qu’on ne peut pas donner de réponses rapides.

      Par ailleurs :
      – des pièces authentifiées par les experts de Jane’s comme étant des morceaux de missiles Buk ont été récupérés et analysées dès mars 2015,
      – l’industriel qui fabrique les systèmes de missiles Buk a confirmé que l’avion avait bien été abattu par son missile (et on peut quand même leur faire confiance !). Les analyses réalisées par la société ont même permis de confirmer la zone de tir qui correspond aux photos du panache tweeté juste après le crash. Voir article ici http://www.lefigaro.fr/international/2015/06/02/01003-20150602ARTFIG00416-crash-du-mh17-un-missile-russe-a-bien-abattu-le-boeing.php

      Encore une fois, le but de ce blog n’est pas de prendre de parti sur le conflit mais de réaliser une analyse froide et technique de données vérifiables. Un missile a bien été tiré, mais cela ne désigne pas le camp qui a appuyé sur le bouton.

  4. Ping : Revue de détail des théories entourant le crash du MH17 | Sécurité aérienne et peur en avion

  5. Croce dit :

    Si le tir d’un missile Bouk-M1 était si évident, ça se saurait !
    Personnellement, je ne crois pas à la version du missile invisible, et dans la zone du crash, il y a des centaines de personnes qui auraient observé le phénomène, et même pris des photos ( ça n’est pas parce qu’on est du Dombass qu’on est arriéré ) !
    Et une colonne de fumée blanche de 10 km de hauteur ça se voit !
    Contrairement à ce qui est affirmé, la Russie a transmis le 18 Juillet 2014, le rele vé de son radar longue portée, qui permet de voir un petit appareil suivant le Boeing 777, à une altitude légèrement inférieure.
    Cet avion de ligne n’a pas une vitesse supersonique ( vitesse de croisière environ 850 km-h ) ni une altitude élevée, ( d’autant que Kiev l’avait fait descendre de 1.000 m, et l’avait dévié pour lui faire survoler la zone de combat ).
    En admettant même que ce soit un missile Bouk-M1  » invisible « , aucun rebelle du Dombass n’avait la compétence pour utiliser ce matériel, et les trois batteries restantes dans la zone étaient aux mains de l’armée ukrainienne ( confirmé par les observateurs de l’OSCE.

    • Xavier dit :

      Bonjour Croce, heureux de vous retrouver pour un deuxième commentaire avec les mêmes questions, dommage que vous n’ayez pas lu ma première réponse 🙂

      Le départ du missile a bien été photographié et tweeté le jour de l’accident…
      Pour les données russes, si vous avez lu le dossier vous savez qu’elles ne sont pas authentifiées : « The Russian Federation did not provide the radar data, stating that no radar data was saved, but instead provided the radar screen video replay. In the absence of the underlying radar data, the video information could not be verified. »

      Accessoirement, les avions militaires ukrainiens abattus par missile à plus de 6000m d’altitude quelques jours avant le MH17 prouvent la présence de Bouk non détenus par Kiev.

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